Dr Rodrigue NGASSAM, Université de Douala.
De Khartoum au Sahel, de l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC) aux capitales ouest-africaines, le continent africain a traversé en 2025 une séquence de crises imbriquées sécuritaires, politiques, économiques et sociales. À l’orée de 2026, une exigence s’impose : passer des discours de souveraineté à une gouvernance capable d’améliorer concrètement le quotidien des populations.
À force d’être sommée de « prouver sa résilience », l’’Afrique finit par donner l’impression d’être condamnée à l’endurance. Comme si tenir, encaisser et survivre tenaient lieu de projet politique. L’année 2025, pour une large partie du continent, aura été celle des tensions cumulées : conflits qui s’enracinent, démocratie en reflux, mal gouvernance persistante, économies du quotidien sous pression, chaos climatiques à répétition, insécurité sanitaire latente. À l’arrivée, une question presque brutale s’impose : que faut-il souhaiter à l’Afrique en 2026, sinon ce qui lui manque le plus aujourd’hui un cap de stabilité utile, mesurable et partagé ?
Un continent sous pression systémique
La guerre est devenue, dans plusieurs régions d’Afrique, un bruit de fond permanent. Le Soudan en offre une illustration la plus tragique : une société fracturée, des institutions effondrées, une crise humanitaire massive aux répercussions régionales. Quand un conflit dure, ce ne sont pas seulement des vies qui disparaissent ; ce sont des capacités étatiques, des compétences humaines et des avenirs collectifs qui s’éteignent.
À l’Est du continent, la République Démocratique du Congo (RDC) continue de payer le prix d’un conflit ancien, fragmenté et internationalisé, où les groupes armés prospèrent sur la faiblesse de l’État, la compétition autour des ressources naturelles et l’abandon de certaines périphéries. Là encore, l’insécurité chronique mine la confiance civique, désorganise l’économie locale et alimente des déplacements massifs de populations.
Au Sahel, en Afrique de l’Ouest et jusqu’en Afrique centrale, le terrorisme poursuit son enracinement malgré les opérations militaires successives. La réponse dominante reste sécuritaire, souvent justifiée au nom de la souveraineté. Mais une évidence s’impose : la victoire strictement militaire, sans État fonctionnel, sans services publics, sans justice, sans école ni perspectives économiques, demeure fragile. On peut reprendre des territoires et perdre des sociétés.
Dans le même temps, l’année 2025 a confirmé une résurgence préoccupante des coups d’État et, plus largement, une tentation persistante du refus de la démocratie pluraliste. Constitutions réécrites ou non respectées, transitions prolongées, élections verrouillées, oppositions marginalisées, libertés publiques restreintes : la gouvernance de la contrainte tend à se banaliser. Or, la stabilité obtenue par le verrouillage est une stabilité à crédit. Elle se rembourse toujours par l’abstention, par la rue, par l’exil des élites, par la radicalisation des marges. On peut gouverner un temps contre le pluralisme ; on ne gouverne pas durablement contre la société.
La mal gouvernance, enfin, se lit dans ses effets sociaux les plus visibles : les routes de l’immigration irrégulière. De nombreux jeunes africains ne fuient pas seulement la pauvreté, mais l’absence de perspectives, l’injustice, l’arbitraire et le sentiment d’être inutiles dans leur propre pays. Quand l’économie ne crée pas d’emplois décents, quand la corruption bloque la mobilité sociale, quand l’État n’offre ni protection ni projection, l’exil devient une stratégie de survie. Ce n’est pas un échec individuel ; c’est un échec collectif de gouvernance.
Sur le plan économique, 2025 a rappelé une vérité brutale : la croissance moyenne ne nourrit pas les familles réelles. Le service de la dette et le coût du financement étranglent l’investissement public, au moment même où les besoins en santé, éducation, eau, énergie, et infrastructures urbaines explosent. Le dilemme est connu : rembourser pour rester solvable, investir pour rester vivable.
À ces fragilités s’ajoutent les chocs climatiques et sanitaires. Sécheresses, inondations et cyclones redessinent les budgets publics, les migrations internes et les vulnérabilités alimentaires. La circulation du mpox en 2025 rappelle, quant à elle, qu’une crise sanitaire n’a pas besoin d’être mondiale pour être politiquement structurante.
Et pourtant, l’Afrique avance. La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) progresse, malgré ses lenteurs. Des innovations locales émergent. Des expériences démocratiques résistent. L’Union africaine continue d’outiller l’intégration. Les instruments existent ; ce qui manque, c’est leur traduction concrète dans la vie des citoyens.
Le vœu pour 2026 : la souveraineté du quotidien
Le vœu pour 2026 tient en une exigence simple : que l’Afrique fasse de la souveraineté du quotidien son programme central. Non pas une souveraineté de discours, mais une souveraineté de résultats mesurable à la sécurité des rues, à l’accès aux soins, au prix du panier de la ménagère, à l’eau et à l’électricité, à la rapidité des secours, à l’impartialité de la justice, à la dignité du travail.
Cela suppose quatre bascules majeures :
Faire de la paix une politique publique à part entière ; réhabiliter la démocratie comme contrat social effectif ; remettre l’économie au service de la dignité et de l’emploi ; traiter l’adaptation climatique et la santé comme des politiques de base, au même titre que la sécurité ou les finances publiques.
Le vœu n’est pas romantique. Il est technique. Et c’est peut-être ce qui le rend profondément subversif : faire primer l’État utile sur l’État spectaculaire. 2026 devrait être l’année où l’Afrique exige moins de slogans et plus de preuves ; moins de posture et plus de services ; moins de promesses et plus de responsabilité.
Car un continent jeune ne peut pas être durablement gouverné par la défiance. Et dans un monde de plus en plus transactionnel, l’Afrique ne gagnera pas par la plainte, mais par la capacité : capacité à protéger, à produire, à soigner, à éduquer et à pacifier.









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