
Par Jean-Pierre Le Méchec,
Breton de France, ami du Cameroun
C’est avec une profonde tristesse que j’ai appris le décès de mon ami et frère de cœur,
l’artiste camerounais Jean EMATI. Son épouse Louisette m’a annoncé son départ,
quelques heures seulement après notre dernier échange. Je savais qu’il était souffrant,
mais je n’imaginais pas que cette conversation serait la dernière.
J’ai rencontré Jean en 1998, à la Seigneurie, où j’étais Directeur Technique. Il venait y
chercher des pigments pour ses œuvres. Très vite, une complicité est née entre nous.
Nous parlions peinture, chacun depuis notre univers : le mien, celui des revêtements
industriels ; le sien, celui d’une création libre, profonde et constamment en quête de
nouveauté. Jean voulait inventer ce qui n’existait pas encore.
Mon épouse Élisabeth, fille d’artiste peintre et artiste elle-même, a immédiatement été
frappée par l’originalité de son travail. Jean EMATI avait créé un style qui ne
ressemblait à aucun autre : des œuvres à mi-chemin entre la peinture et la sculpture,
des toiles en relief, flamboyantes de couleurs et de vie. À travers elles, il racontait le
Cameroun : ses rues, ses visages, ses combats, sa dignité.
Jean n’était pas seulement un artiste d’un talent rare. Il était pour moi un ami très cher,
un frère. C’est lui qui a commencé à m’appeler « frère ». Nous avons partagé des
discussions sur tous les sujets, parfois avec des désaccords, mais toujours dans le
respect et la sincérité. Son épouse Louisette sait combien ce lien était profond et
combien son amitié comptait pour moi.
Notre relation s’est encore renforcée lorsque j’ai eu la chance de connaître sa famille.
Être reçu chez lui, voir Jean à l’œuvre dans son atelier, entouré des siens, a été pour
Élisabeth et moi un véritable honneur.
Jean m’a confié son parcours, fait d’efforts et de courage. Avant de vivre de son art, il a
exercé plusieurs métiers difficiles, maçon, docker et d’autres encore pour subvenir aux
besoins de sa famille. Il a ensuite travaillé à la Communauté Urbaine de Douala,
comme percepteur. Dans cette fonction, il a dénoncé le racket et les humiliations subies
par les vendeurs à la sauvette et les mamans vendeuses occasionnelles. Sa droiture et
son franc-parler lui ont valu d’être rétrogradé. C’est à partir de cette épreuve qu’il a
décidé de se consacrer au dessin et à la peinture. La suite a montré qu’il avait eu raison
de suivre cette voie.
Passionné de moto, Jean a connu des accidents graves. Il en gardait des séquelles
douloureuses, qu’il supportait en silence. Malgré cela, il avançait, avec une force de
caractère impressionnante. Comme on le dit au Cameroun, Jean avait « le sang fort »
de ses ancêtres.
Après vingt années passées dans ce cher Cameroun, nous avons su entretenir le lien
qui nous unissait. Jean avait la délicatesse de m’envoyer les photos de ses nouvelles
créations. Chacune d’elles faisait voyager un peu du Cameroun jusqu’en Bretagne, tout
en rappelant la force et la constance de notre amitiéAujourd’hui, ses œuvres restent plus que jamais présentes. Elles portent son regard sur
le monde et continueront longtemps de toucher les cœurs. J’ai l’immense chance de
posséder plusieurs de ses toiles. Elles avaient déjà une grande valeur à mes yeux ;
elles deviennent désormais, pour moi, un véritable trésor.
Permettez-moi, avec tout le respect que je dois au Cameroun et à ses autorités, de
formuler un vœu : que la mémoire d’artistes comme Jean EMATI soit officiellement
honorée. Ce pays compte de nombreux créateurs de grand talent, qui font rayonner sa
culture bien au-delà de ses frontières. À quand une rue, un lieu culturel, un musée
portant le nom d’artistes comme lui, dont l’œuvre mérite d’être reconnue comme partie
intégrante du patrimoine national ?
En ces moments de douleur, j’adresse toute mon affection et mon soutien à son épouse
Louisette, à ses enfants et à toute sa famille. Aucun mot ne peut effacer la peine, mais
Jean EMATI demeure vivant à travers ce qu’il laisse derrière lui : son œuvre, son
exemple, et le souvenir d’un homme droit et généreux.
Que Jean repose en paix, auprès de ses ancêtres et de la grande famille des artistes
camerounais. Puissent son nom et son héritage artistique continuer à vivre, ici au
Cameroun et au-delà.
Jean-Pierre Le Méchec
Un Breton de France, frère de cœur et ami du Cameroun










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