politique

FEMINICIDES AU CAMEROUN :L’ÉTAT NE PEUT PLUS SE CONTENTER DE COMPTER LES MORTS

0

Rodrigue Nana Ngassam, Docteur en Science Politique, Institut Universitaire Catholique Saint-Jérôme de Douala. Membre de l’Académie de géopolitique de Paris et expert du Réseau d’expertise et de formation francophone pour les opérations de paix (REFFOP).

Des féminicides en cascade et un silence de l’État qui inquiète. À la fin du mois d’août 2026, cette succession de meurtres de femmes, signalés notamment à Yaoundé, Douala, Bélabo et Tibati, a brutalement replacé le Cameroun devant une réalité qu’il ne peut plus traiter comme une accumulation de faits divers. Lorsque, semaine après semaine, des femmes sont tuées sous les coups ou la violence d’un conjoint, d’un partenaire ou d’un proche, nous ne sommes plus seulement face à des drames individuels. Nous sommes devant un problème de protection publique.

Les chiffres officiels auraient déjà dû provoquer ce changement de regard. En juin 2026, le gouvernement rappelait que 50 femmes avaient été assassinées en 2023, 67 en 2024 et 77 en 2025, tout en reconnaissant la poursuite de cette tendance au cours de l’année 2026. Quelques jours plus tard, devant l’Assemblée nationale, la ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille, Marie-Thérèse Abena Ondoa, indiquait que 50 cas de féminicides avaient déjà été recensés au cours des quatre premiers mois de 2026.

Ces nombres ne sont pas de simples statistiques. Derrière chacun d’eux se trouve une vie interrompue, parfois des enfants laissés sans mère, des familles dévastées et une société confrontée à la forme la plus extrême des violences faites aux femmes. L’État a commencé à mesurer l’ampleur du phénomène. Il faut désormais passer de l’État qui compte à l’État qui protège.

Le mot féminicide doit d’ailleurs être employé avec rigueur. Tout meurtre d’une femme n’est pas nécessairement un féminicide. ONU Femmes le définit comme un homicide intentionnel dont le mobile est lié au genre de la victime. Il constitue généralement le point ultime d’un continuum de violences : contrôle, menaces, harcèlement, violences physiques ou sexuelles, emprise et persécution peuvent précéder le passage à l’acte meurtrier.

C’est précisément cette notion de continuum qui doit transformer notre politique publique. Un féminicide ne commence pas le jour où une femme est tuée. Bien souvent, quelque chose s’est produit avant. Une menace a été proférée. Des coups ont été portés. Une séparation a été refusée. Une plainte ou un appel à l’aide a peut-être été formulé. Un entourage savait. Des signes existaient. La véritable question n’est donc plus seulement de savoir combien de femmes ont été tuées. Elle est de savoir combien auraient pu être protégées ou sauvées si les signaux précédant le meurtre avaient été pris au sérieux.

Le Cameroun ne part pas de rien. Le gouvernement a publiquement reconnu en juin 2026 la gravité de la recrudescence des féminicides et des violences. Le pays dispose également d’une Stratégie nationale de lutte contre les violences basées sur le genre pour la période 2022-2026, articulée autour de la prévention, de la prise en charge des survivantes, de la répression des auteurs et de la coordination des acteurs. Les Nations unies ont elles aussi appelé à mettre fin à l’impunité et à renforcer la protection des femmes et des enfants. Il faut reconnaître ces initiatives. Mais l’heure commande désormais de constater que la sensibilisation, à elle seule, ne suffit plus.

Transformer l’urgence sociale en urgence législative

Le premier chantier doit être juridique. Le Cameroun ne dispose toujours pas d’une législation spécifique consacrée aux violences domestiques. Le Code pénal permet de poursuivre différentes formes d’atteintes physiques, mais la violence au sein du couple n’y constitue pas une catégorie autonome et le viol conjugal n’est pas explicitement criminalisé. Un projet de loi relatif aux violences basées sur le genre était encore, en 2026, en cours de relecture au ministère de la Justice avant sa transmission annoncée aux étapes supérieures de la procédure normative.

Le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes avait déjà recommandé au Cameroun de criminaliser spécifiquement le féminicide, de renforcer la poursuite des violences conjugales, d’assurer l’effectivité des mesures de protection et de développer les structures d’accueil des victimes. Cette réforme ne doit plus rester indéfiniment dans les circuits administratifs. Mais adopter une loi ne signifie pas seulement ajouter une nouvelle infraction au Code pénal.

Une législation ambitieuse devrait organiser toute la chaîne de protection : mécanismes d’alerte, mesures d’éloignement du conjoint violent, protection rapide des personnes menacées, prise en charge médicale et psychologique, hébergement sécurisé, assistance judiciaire, sanctions en cas de violation des mesures de protection et meilleure coordination entre police, gendarmerie, justice, services sociaux et structures sanitaires. Car une femme menacée ne peut pas attendre que la procédure administrative ou judiciaire se mette lentement en mouvement pendant que le danger, lui, est immédiat.

La loi doit aussi retrouver toute sa force

La prévention ne saurait cependant signifier l’effacement de la sanction. La loi doit être suffisamment ferme pour traduire la gravité exceptionnelle de l’atteinte portée à la vie humaine. Face à des meurtres commis avec préméditation, dans des circonstances d’une particulière cruauté ou à l’issue d’un processus répété de violences et de menaces, la société est en droit d’exiger une réponse pénale à la hauteur de l’irréparable. Le droit camerounais prévoit déjà la peine capitale pour certaines formes particulièrement graves de meurtre.

Dans un contexte marqué par la multiplication de crimes d’une extrême violence contre les femmes, la question de son application effective aux faits les plus graves peut légitimement être posée dans le débat public. Il ne s’agit pas de transformer la justice en instrument de vengeance. Une société démocratique doit toujours conserver la maîtrise de sa réponse pénale, même face aux crimes qui la bouleversent le plus profondément. Mais elle doit aussi pouvoir affirmer avec la plus grande fermeté que la vie d’une femme n’est pas négociable et que celui qui décide, avec préméditation, de l’ôter doit répondre de son acte avec toute la rigueur prévue par la loi.

Pour autant, aucune peine, aussi sévère soit-elle, ne saurait tenir lieu à elle seule de politique publique. La sévérité de la sanction ne remplace ni la prévention, ni la certitude de la poursuite, ni la rapidité de la réponse judiciaire. Ce qui protège réellement une femme menacée, ce n’est pas seulement la peine encourue par son agresseur après sa mort : c’est aussi la capacité de l’État à détecter le danger, à intervenir et à empêcher que le crime ne soit commis. La fermeté pénale et la prévention ne doivent donc pas être opposées. Elles constituent les deux dimensions d’une même exigence : protéger avant, poursuivre efficacement et sanctionner justement après.

Prendre au sérieux la première alerte

Notre dispositif doit ensuite changer de philosophie. Une femme qui déclare craindre pour sa vie ne devrait jamais être simplement renvoyée chez elle avec le conseil de « régler le problème en famille ». Une plainte pour menaces répétées, violences conjugales ou harcèlement ne devrait pas être considérée comme une querelle domestique secondaire.

Les données disponibles montrent d’ailleurs l’ampleur du problème en amont des féminicides : selon l’Enquête démographique et de santé de 2018, 44 % des femmes âgées de 15 à 49 ans, en union ou ayant été en union, déclaraient avoir subi des violences conjugales. Ces violences constituent le terreau sur lequel peut se développer une escalade létale lorsque les mécanismes de prévention et de protection échouent.

Il faudrait donc développer un protocole national d’évaluation du risque, utilisable dès qu’une victime se présente dans un commissariat, une brigade de gendarmerie, une formation sanitaire ou un service social. Menaces de mort, étranglement antérieur, violences répétées, harcèlement après une séparation, séquestration, accès de l’agresseur à une arme, menace contre les enfants : certains indicateurs doivent déclencher automatiquement un niveau supérieur de protection.

La police et la gendarmerie doivent disposer d’agents spécifiquement formés. Les magistrats doivent pouvoir traiter ces dossiers avec la compréhension particulière que nécessite la violence conjugale. Les professionnels de santé doivent pouvoir signaler et orienter. Les services sociaux doivent disposer de solutions d’urgence. Et surtout, la sécurité doit primer sur la réconciliation.

Nos traditions de médiation familiale et communautaire ont leur utilité dans de nombreux conflits. Elles ne doivent jamais devenir un mécanisme renvoyant une victime auprès d’un homme dont elle dit craindre la violence. Une institution familiale, traditionnelle ou religieuse ne peut assumer seule l’évaluation d’un risque criminel.

L’évaluation 2026 du programme pays du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) relève d’ailleurs que le recours privilégié aux mécanismes traditionnels et religieux pour le règlement des différends conjugaux peut contribuer au maintien de certaines normes défavorables aux femmes.

Compter autrement : pour prévenir, et non constater

Dire que l’État ne peut plus se contenter de compter les mortes ne signifie évidemment pas qu’il faille renoncer aux statistiques. Au contraire. On ne combat sérieusement que ce que l’on connaît précisément. Mais les données doivent devenir un instrument de prévention.

Le Cameroun gagnerait à mettre en place un Observatoire national des féminicides et des violences létales faites aux femmes, associant justice, forces de sécurité, santé, MINPROFF, Institut national de la statistique, collectivités territoriales, chercheurs et organisations de la société civile.

Il devrait répondre à des questions simples : où ces crimes se produisent-ils ? Dans quelles circonstances ? Quel lien unissait la victime à l’auteur ? Des violences avaient-elles été signalées auparavant ? Une plainte existait-elle ? Quels services avaient été saisis ? Où la chaîne de protection a-t-elle éventuellement échoué ?

Chaque féminicide devrait faire l’objet non seulement d’une enquête pénale sur son auteur, mais aussi, lorsque des alertes préalables existaient, d’un retour d’expérience institutionnel.

Le but ne serait pas de chercher systématiquement un responsable administratif. Il serait d’empêcher que les mêmes défaillances produisent les mêmes morts. Compter est nécessaire. Mais compter n’est pas gouverner. La donnée n’a de sens que lorsqu’elle permet d’éviter le prochain décès.

Faire de la protection une politique nationale

Le féminicide ne relève pas uniquement du ministère chargé de la Promotion de la Femme. Le ministère de la Justice est concerné. Celui de la Santé publique également. Les forces de sécurité, les collectivités territoriales, l’école, les médias, les autorités traditionnelles et religieuses ont chacun une responsabilité.

Il faut des campagnes qui ne disent plus seulement aux femmes de « dénoncer », mais qui expliquent aussi ce qui se passe après la dénonciation. Signaler une violence exige du courage. L’État doit garantir que ce courage ne conduira pas à davantage de vulnérabilité.

Il faut davantage de lieux d’accueil sécurisés, un mécanisme national d’urgence facilement identifiable, une prise en charge psychologique et juridique accessible et des solutions permettant aux victimes dépendantes économiquement de leur agresseur de ne pas avoir à choisir entre la violence et la précarité.

Il faut également combattre une banalisation culturelle qui continue parfois à appeler « jalousie », « dispute de couple » ou « crime passionnel » ce qui relève de la domination, de la violence et parfois du meurtre. Aimer ne donne aucun droit de surveiller, de frapper, de menacer, de séquestrer ou de tuer. Et quitter quelqu’un n’est pas une condamnation à mort.

L’indignation doit maintenant devenir une institution

Le Cameroun traverse aujourd’hui un moment de vérité. Les chiffres augmentent, les pouvoirs publics le reconnaissent, la société civile alerte et les médias documentent. Pendant ce temps, les familles pleurent et des enfants deviennent orphelins, brutalement confrontés à l’absence, au traumatisme et, souvent, à une profonde vulnérabilité sociale. Il manque désormais le passage décisif : transformer l’émotion collective en une architecture durable de protection.

L’adoption d’une loi spécifique contre les violences basées sur le genre, l’amélioration de la réponse policière et judiciaire, la détection précoce des situations à haut risque, le développement des structures d’accueil, la production de données fiables et la coordination effective des institutions ne peuvent plus être considérés comme de simples options. Ils doivent désormais constituer les piliers d’une véritable politique nationale de prévention et de protection.

Car la grandeur d’un État ne se mesure pas seulement à sa capacité à poursuivre et à punir après un meurtre. Elle se mesure aussi, et surtout, à sa capacité à intervenir avant que l’irréparable ne se produise. À chaque nouveau féminicide, nous pouvons publier un communiqué, exprimer notre indignation et ajouter un nom à une liste déjà insoutenable. Mais l’action publique doit précisément avoir pour ambition d’empêcher que cette liste continue de s’allonger.

Cette liste est déjà trop longue. Le Cameroun n’a donc plus seulement besoin de savoir combien de femmes ont été tuées. Il doit désormais mobiliser tous les moyens de prévention, d’alerte, de protection et de sanction prévus par l’État de droit pour identifier celles qui sont encore en danger, les protéger à temps et empêcher que de nouvelles vies ne soient arrachées.

AVANT-PROJET DE LOI DE FINANCES 2027: LA DGI CONSULTE LE SECTEUR PRIVÉ À DOUALA

Previous article

You may also like

Comments

Leave a reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

More in politique