Tribune du Dr Rodrigue Nana Ngassam, politologue, membre de l’Académie de Géopolitique de Paris, membre du Groupe de recherche sur le parlementarisme et la démocratie en Afrique (GREPDA) et expert du Réseau d’expertise et de formation francophone pour les opérations de paix (REFFOP).
En ligne, dans l’espace public, sur la scène internationale comme dans les mobilisations politiques, la haine semble gagner du terrain. Notre époque l’attise, l’amplifie et lui offre parfois des tribunes inédites. « Je hais donc, je suis », écrivait, avec clairvoyance, le philosophe Günther Anders. Cette formule résonne aujourd’hui avec une troublante actualité : la haine devient, pour certains, un moyen d’exister, de se donner une identité, de rallier un camp ou même de faire de la politique.
Au Cameroun, cette dérive prend une résonance particulière dans un contexte marqué par la crispation du débat public, les tensions politiques, la montée des invectives sur les réseaux sociaux et la tentation de réduire l’autre à son origine, à sa région ou à sa communauté. Le pays fait ainsi face à un danger silencieux : la banalisation de la haine comme mode d’expression politique. Or, au-delà de sa gravité morale et civique, le discours de haine constitue aussi une dérive sanctionnée par les textes camerounais.
La parole politique a toujours été vive au Cameroun. Elle est souvent passionnée, parfois rude, quelquefois excessive. Mais depuis quelques années, une ligne semble de plus en plus franchie dans l’espace public : celle qui sépare la critique légitime de la stigmatisation, la contradiction démocratique de l’injure, le désaccord politique de la haine.
À la faveur des tensions électorales, des débats partisans, des querelles identitaires et de la viralité numérique, certains discours ne cherchent plus seulement à convaincre. Ils visent à disqualifier, à humilier, à exclure ou à dresser des Camerounais contre d’autres Camerounais. L’adversaire politique n’est plus seulement contesté ; il est parfois présenté comme un ennemi intérieur. Le contradicteur n’est plus combattu sur ses idées ; il est ramené à son nom, à sa région, à sa langue ou à son appartenance supposée.
Cette dérive est dangereuse. Elle fragilise le débat démocratique, appauvrit la pensée politique et menace le lien national. Dans un pays construit sur une grande diversité culturelle, linguistique, religieuse et régionale, la parole publique ne peut être traitée comme un simple exercice de défoulement. Les mots engagent. Ils peuvent apaiser ou enflammer, rapprocher ou diviser, construire la République ou fissurer la communauté nationale.
Quand le débat politique devient une violence verbale
Le désaccord est normal dans toute société démocratique. Il est même indispensable. Une démocratie vivante suppose des opinions différentes, des projets concurrents, des critiques fortes et des débats parfois vigoureux. Mais la démocratie commence à reculer lorsque la discussion ne porte plus sur les idées, les programmes ou les politiques publiques, mais sur les identités.
Lorsqu’un citoyen est attaqué non pour ce qu’il pense, mais pour ce qu’il est ou pour ce que l’on suppose qu’il est, le débat quitte le terrain politique pour entrer dans celui de la violence symbolique. Lorsque les appartenances ethniques, régionales ou communautaires deviennent des armes de disqualification, la compétition politique cesse d’être un affrontement d’idées pour devenir une entreprise de fragmentation sociale.
Le Cameroun ne peut banaliser cette pente. Son histoire, sa pluralité et son ambition nationale imposent une vigilance particulière. L’unité nationale n’est pas un slogan décoratif. Elle est une construction permanente, fragile, exigeante, qui repose sur la capacité des citoyens à se reconnaître mutuellement comme membres d’une même communauté politique, au-delà de leurs différences.
Les réseaux sociaux, accélérateurs de la haine
Les réseaux sociaux ont profondément transformé la circulation de la parole publique au Cameroun. Ils ont démocratisé l’expression, donné de la visibilité à des citoyens ordinaires, permis de dénoncer des abus et ouvert de nouveaux espaces de participation. Mais ils sont aussi devenus des lieux de brutalisation du langage.
Sur Facebook, WhatsApp, TikTok, X ou YouTube, une rumeur peut devenir vérité pour des milliers de personnes en quelques minutes. Un montage, une image sortie de son contexte, un audio non vérifié ou un commentaire incendiaire peuvent suffire à alimenter la colère collective. L’algorithme récompense souvent l’émotion plus que la nuance, la provocation plus que l’argument, la violence verbale plus que la réflexion.
Dans cet environnement, la haine circule vite. Elle se partage, se commente, se transforme en opinion dominante dans certains cercles. Le danger est d’autant plus grand que les propos haineux sont parfois maquillés en humour, en militantisme, en patriotisme ou en liberté d’expression. Pourtant, la liberté d’expression n’a jamais signifié liberté de diffamer, d’inciter à la violence ou de déshumaniser autrui.
Une dérive sanctionnée par les textes camerounais
La haine politique n’est pas seulement un problème moral. Elle peut aussi devenir une infraction. Le droit camerounais fixe des limites à la parole publique lorsque celle-ci porte atteinte à la dignité des personnes, à la cohésion sociale, à la paix publique ou au vivre-ensemble.
La Constitution camerounaise rappelle que le peuple camerounais, fier de sa diversité linguistique et culturelle, constitue une seule et même Nation engagée dans un destin commun. Elle affirme également l’égalité des citoyens en droits et en devoirs, ainsi que le principe de non-discrimination. Autrement dit, l’unité dans la diversité n’est pas simplement une formule politique ; elle est un principe constitutionnel.
Le Code pénal camerounais sanctionne expressément les formes graves de discours haineux. L’article 241 réprime l’outrage aux races et aux religions. Lorsque l’infraction est commise par voie de presse, de radio, de télévision, de réseaux sociaux ou par tout autre moyen susceptible d’atteindre le public, les sanctions peuvent être aggravées. Le législateur prend ainsi en compte le pouvoir de diffusion massive des médias et des plateformes numériques.
L’article 241-1 du Code pénal, introduit par la loi n°2019/020 du 24 décembre 2019, va plus loin en réprimant l’outrage à la tribu ou à l’ethnie. Il punit celui qui, par quelque moyen que ce soit, tient des discours de haine ou procède à des incitations à la violence contre des personnes en raison de leur appartenance tribale ou ethnique. Les peines prévues comprennent l’emprisonnement et l’amende. Elles sont aggravées lorsque l’auteur est un fonctionnaire, un responsable politique, un responsable de média, un responsable d’organisation non gouvernementale ou d’institution religieuse.
Sur le terrain numérique, la loi n°2010/012 du 21 décembre 2010 relative à la cybersécurité et à la cybercriminalité sanctionne également certaines dérives. Son article 77 punit l’outrage à une race ou à une religion commis par voie de communications électroniques ou par un système d’information. Les peines sont doublées lorsque l’infraction est commise dans le but de susciter la haine ou le mépris entre les citoyens. Cette loi prévoit aussi des sanctions contre la propagation d’informations non vérifiées par voie électronique lorsque celles-ci sont susceptibles de porter atteinte à la paix publique.
Ainsi, le débat public, même passionné, n’est pas une zone de non-droit. Critiquer un dirigeant, contester une décision, dénoncer une injustice ou défendre une opinion politique relève de la liberté démocratique. Mais appeler à la haine, stigmatiser une communauté, inciter à la violence ou propager des propos visant à dresser des citoyens les uns contre les autres expose à des conséquences juridiques.
La responsabilité particulière des acteurs publics
Dans ce climat, la responsabilité des acteurs publics est immense. Responsables politiques, journalistes, influenceurs, leaders religieux, universitaires, militants et administrateurs de plateformes communautaires doivent mesurer le poids de leurs mots. Une phrase prononcée par une personnalité influente n’a pas la même portée qu’une conversation privée. Elle peut orienter des comportements, légitimer des excès ou libérer des pulsions dangereuses.
La responsabilité est encore plus grande en période électorale ou post-électorale. Dans ces moments de tension, la société est plus vulnérable aux rumeurs, aux accusations collectives, aux amalgames et aux appels à la vengeance. Les mots deviennent alors des étincelles dans un espace déjà inflammable.
Les élites politiques ont donc un devoir d’exemplarité. Elles peuvent critiquer avec fermeté sans insulter. Elles peuvent mobiliser leurs partisans sans désigner des ennemis. Elles peuvent défendre leurs convictions sans ethniciser le débat. La force d’un responsable public ne se mesure pas à sa capacité à exciter les passions, mais à son aptitude à contenir les tensions et à préserver le lien national.
Les médias ont également une responsabilité essentielle. Informer ne consiste pas à amplifier la haine, ni à transformer les plateaux de télévision ou les espaces numériques en arènes d’humiliation. Le journalisme doit éclairer, vérifier, contextualiser et donner la parole sans transformer l’invective en spectacle.
Réhabiliter la parole républicaine
Face à la montée des discours haineux, la réponse ne peut être seulement judiciaire. La sanction est nécessaire lorsque la loi est violée, mais elle ne suffit pas. Il faut aussi reconstruire une culture de la parole républicaine, fondée sur la responsabilité, la mesure et le respect de l’autre. Réhabiliter la parole républicaine, c’est rappeler que l’adversaire politique n’est pas un ennemi de la Nation. C’est accepter que le désaccord ne soit pas une trahison. C’est comprendre qu’une opinion contraire n’autorise ni l’insulte, ni la menace, ni la stigmatisation d’un groupe.
C’est enfin replacer l’intérêt général au-dessus des appartenances partisanes, communautaires ou régionales. Le Cameroun a besoin de débats forts. Il a besoin de citoyens exigeants, de critiques libres, d’oppositions responsables, de médias courageux et d’institutions crédibles. Mais il n’a pas besoin d’un langage politique qui transforme les différences en fractures et les frustrations en haine. Cette exigence est d’autant plus importante que le Cameroun s’est fixé, à travers la Vision 2035, l’ambition de devenir un pays émergent, démocratique et uni dans sa diversité.
Or, une telle ambition ne peut prospérer dans un climat social miné par la haine, la stigmatisation et la fragmentation identitaire. Le développement ne repose pas seulement sur les infrastructures, la croissance économique ou les réformes institutionnelles ; il suppose aussi la cohésion nationale, la confiance entre citoyens et la capacité collective à faire de la diversité une force. La haine peut donner une impression de puissance immédiate. Elle peut mobiliser des foules, produire du bruit, créer des camps et fabriquer des héros de circonstance. Mais elle ne construit rien de durable.
Elle détruit la confiance, affaiblit la cohésion nationale et détourne les énergies qui devraient être consacrées à la construction d’un Cameroun plus juste, plus solidaire et plus prospère. Quand la haine devient un langage politique, elle fragilise donc plus qu’un débat : elle menace un projet national. À l’heure où le pays entend poursuivre sa marche vers l’émergence, la responsabilité des acteurs publics, des médias et des citoyens est claire : défendre la contradiction démocratique sans céder à la déshumanisation, préserver la liberté d’expression sans banaliser la haine, et protéger l’unité nationale comme condition première du développement.
L’histoire rappelle, avec une douloureuse constance, que les idéologies de haine peuvent parfois se présenter sous les habits trompeurs de la mobilisation populaire, de la mode ou de la légitimité politique. Philippe Delaroche le formule avec force lorsqu’il écrit : « N’oubliez pas, jeunes gens, que le nazisme a été tendance… ». Plus près de nous, le génocide des Tutsi au Rwanda a tragiquement montré comment les mots, les stigmatisations répétées et la déshumanisation de l’autre peuvent préparer l’irréparable. Une telle mémoire oblige à ne jamais traiter la haine comme une simple opinion parmi d’autres.






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