
Alors que le 4e Recensement Général de la Population et de l’Habitat s’achève ce 29 mai 2026, l’opération s’enfonce dans un chaos inédit. Entre l’asphyxie financière sur le terrain, des conditions de travail délétères et l’amateurisme logistique — symbolisé par des badges d’identification importés de Chine et remplis au stylo —, la multiplication des débrayages d’agents laisse craindre un fiasco statistique national. Enquête sur un naufrage planifié.
Une boussole nationale sacrifiée sur l’autel de la bureaucratie et des dysfonctionnements
Lancé en grande pompe le 24 avril dernier, le 4e Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH) — couplé pour la première fois au Recensement Général de l’Agriculture et de l’Élevage (RGAE) — était présenté par Yaoundé comme le messie statistique de la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030 (SND30). Pilotée par le Bureau Central de Recensement et d’Étude de la Population (BUCREP), cette opération d’envergure devait fournir des données fraîches pour évaluer la démographie réelle d’un Cameroun estimé à plus de 30 millions d’habitants. Le dernier recensement remontant à 2005, le pays navigue à vue depuis 21 ans avec des données obsolètes, rendant ce projet crucial pour planifier les infrastructures de base (hôpitaux, écoles, réseaux d’eau) et structurer les politiques de sécurité alimentaire.
Pourtant, à quelques jours de l’échéance fatidique, l’éléphant annoncé est arrivé avec une patte cassée. Alors que les budgets manquent cruellement sur le terrain, la technocratie se défausse en coulisses. « Le retard que nous accusons est le fait de la Banque Mondiale, qui finance ce projet à hauteur de 7 milliards de francs CFA », tente de rassurer un responsable sous anonymat, invoquant la rigidité des procédures du bailleur de fonds pour justifier le blocage des indemnités.
Mais sur le terrain, l’argumentaire ne prend plus face à l’indécence de la réalité. On promettait des escortes militaires pour braver l’insécurité et une surveillance satellitaire de pointe pour séduire les partenaires ; on se retrouve avec des agents abandonnés à la rue, parfois sans matériel de base. Contraints de parcourir des kilomètres à pied sous un soleil de plomb ou des pluies diluviennes, beaucoup en sont réduits à vider leurs propres poches, déjà désespérément vides, pour payer les transports vers les quartiers enclavés et espérer sauver la face d’une opération qui a déjà sombré.
Badges en chinois et imbroglio Mobile Money : le grand naufrage logistique
L’amateurisme de l’organisation a franchi un cap tragi-comique avec la distribution du matériel d’identification. Les badges officiels fournis aux agents ont été achetés en Chine : les mentions imprimées y sont entièrement rédigées en caractères chinois, obligeant l’administration à inscrire les noms des agents recenseurs à la main, à la va-vite, avec un simple stylo à bille. Ce détail, qui frise le ridicule pour une opération de souveraineté nationale, achève de décrédibiliser les enquêteurs lorsqu’ils se présentent aux portes de citoyens déjà méfiants.
À ce chaos visuel s’ajoute un imbroglio financier total. Pour verser les indemnités, le gouvernement a tenté une régularisation via Orange Money et MTN MoMo. Une solution technique devenue un casse-tête : de nombreux agents ayant enregistré les numéros de téléphone de proches, la non-conformité des noms bloque net les virements. Face au désastre, les autorités jouent au ping-pong administratif en rejetant la faute sur les opérateurs mobiles pendant que les promesses contractuelles s’évaporent définitivement dans la nature.
Ainsi, les dérisoires frais de formation de 1 500 FCFA par jour, dus depuis la libération des bancs le 23 avril, n’ont jamais été perçus par les troupes pour leur permettre de subsister. De même, les frais de transport contractuels, s’élevant à 3 000 FCFA en zone urbaine et 5 000 FCFA en zone rurale, sont restés purement virtuels malgré l’obligation de les verser avant le déploiement. Quant aux frais de subsistance quotidiens, indispensables pour se nourrir et indispensables au mouvement des équipes — soit 3 500 FCFA pour les agents et 3 750 FCFA pour les chefs d’équipe —, ils ont tout simplement disparu après des semaines de labeur. Pour couronner le tout, les agents ont découvert la modification unilatérale de leurs Contrats à Durée Déterminée : on leur impose désormais 49 jours de présence effective et de corvée sur le terrain, pour un seul et unique mois de salaire payé. Un traitement qualifié d’escroquerie pure et simple par les troupes de terrain.
Un front social fissuré entre colère et résignation : « Pas d’argent, pas de données »
La réponse des enquêteurs, acculés par la faim, la précarité et le dédain, a pris la forme d’un vaste mouvement de contestation à travers le pays. Si la grève n’est pas totale, elle se propage comme une traînée de poudre. Dans de nombreuses localités, le mot d’ordre est d’une clarté limpide : les agents refusent catégoriquement de remettre leurs registres et bloquent l’accès aux tablettes de collecte. On ne nourrit pas les statistiques d’un pays qui affame ses propres enquêteurs.
Pourtant, le mouvement reste hétérogène. Tandis que certains départements sont totalement paralysés par le boycott, quelques bureaux de recensement continuent de fonctionner tant bien que mal. C’est notamment le cas dans le 5e arrondissement de Douala et dans d’autres circonscriptions, où certains agents, tiraillés entre le découragement et le mince espoir d’un dénouement, choisissent de poursuivre la collecte malgré l’absence de moyens.
Ce témoignage exclusif d’Yves E., agent recenseur rencontré dans l’arrondissement de Douala 5e, illustre parfaitement ce fossé abyssal entre la théorie administrative et ce sursaut de résignation sur le terrain :
« Depuis le début de la formation jusqu’à ce jour, nous n’avons pas reçu un seul sous . Nous sommes vraiment déçus et démotivés, et nous sommes très nombreux dans cette situation. Mais bon, nous gardons espoir puisqu’ils nous disent que ça va aller… Les choses du Cameroun ne sont jamais simples. »
Sur le terrain, ce découragement généralisé pousse inévitablement à des collectes bâclées ou partielles, altérant gravement la sincérité des données. À Bonabéri, au lieu-dit entrée Moore Paragon, le cas de Mme Ntap Regina témoigne de ces failles méthodologiques majeures dictées par l’urgence et la fatigue des équipes :
« La semaine dernière, j’ai vu une dame devant ma porte qui s’est présentée comme agent recenseur. Elle m’a juste posé la question de savoir combien nous étions dans la maison, et elle a promis de revenir. Elle n’est plus jamais revenue. »
Un constat de carence partagé quelques kilomètres plus loin par Léopold N., habitant à l’ancienne route, à côté de l’hôpital Ad Lucem de Bonabéri, qui se retrouve dans une situation similaire d’attente stérile :
« Une dame s’est présentée comme agent recenseur, elle a promis de revenir parce qu’il n’y avait personne à la maison, nous l’attendons toujours. »
Ce climat délétère et cette démotivation profonde, même là où le travail continue, compromettent gravement la qualité du résultat final. Témoins de la détresse de ces jeunes qui frappent à leurs portes le ventre vide et munis de badges d’identification incompréhensibles, les citoyens se montrent de plus en plus réticents à collaborer ou à fournir des informations sincères. Entre des agents exténués qui boycottent la saisie et des ménages qui se murent dans la méfiance, le risque est désormais immense d’aboutir à des statistiques finales totalement tronquées, déconnectées de la réalité démographique et économique du pays.










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